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Journal de bord

Copacabana Derrière les caméras, de jeunes aymaras

// Delphine Denoiseux

Nous y sommes ! Dix-huit candidats aymaras ont été sélectionnés… Au terme de la formation prévue sur une période de six mois environ, ils constitueront la nouvelle équipe de communicateurs de Copacabana qui s’insérera dans le Système plurinational de communication autochtone. 

« Quand vous ouvrez la télévision, que voyez-vous ? », lance Franklin Gutiérrez au groupe de jeunes. « Des publicités, des nouvelles, des télénovelas mexicains, très peu de documentaires et des films d’action étrangers ; bref, un déséquilibre dans la diffusion, alors que les productions nationales ne manquent pas. La télévision est une arme. Le conflit, c’est être ou ne pas être à la télévision…» Ainsi démarre la formation de Copacabana. 

« Le conflit, c’est être ou ne pas être à la télévision… » Franklin Gutiérrez, responsable de la formation, CEFREC 

Les jeunes et la « vidéo autochtone »

« Que pouvons-nous apporter en tant que jeune à notre communauté au travers de la communication audiovisuelle ? » « Comment penser avec notre tête et notre cœur ? » « Comment récupérer les valeurs de ce que nous sommes et les affirmer à travers nos films ? » D’entrée de jeu, les formateurs confrontent l’équipe de Copacabana aux grandes questions qui jalonneront leur formation. 

Dans un premier temps, il s’agit de présenter aux jeunes le travail du CEFREC-CAIB. « Nous filmons les communautés et parlons des culture autochtones, explique Franklin, sous-directeur du CEFREC. Cependant, nous ne faisons pas de l’anthropologie audiovisuelle. Nous faisons de la vidéo pour la démarche politique, non pas pour étudier les communautés. Nous ne sommes pas anthropologues mais autochtones. Cela nous conduit à récupérer notre culture et à dénoncer certaines choses. » 

Ensuite, les formateurs sensibilisent le groupe de jeunes à l’importance d’initier une réflexion sur eux, à partir de leur identité propre, pour réfléchir à l’image qu’ils veulent montrer d’eux et au rôle qu’ils veulent jouer dans la société. 

« Les films sont là pour faire émerger ce genre de réflexion ; ils accompagnent le travail d’implantation de la nouvelle Constitution », explique Ramiro Argandoña, l’un des formateurs de l’École de politique du CEFREC-CAIB de Cochabamba. Aujourd’hui, la Bolivie est un Etat plurinational, mais dans la pratique, il manque encore beaucoup. « Il suffit de regarder le fonctionnement de la justice, continue Ramiro. L’Etat ne reconnait la justice autochtone que pour certains délits, tels que le vol de poulets ! Nous nous sommes illusionnés lorsque la Constitution a changé. Nous nous sommes dits : “ tout est fait! ” Mais nous avons mis le pied dans un processus de transformation beaucoup plus profond. C’est maintenant qu’il commence et qu’il faut avoir des convictions. » 

D’après le formateur, c’est notamment à ce niveau que les jeunes autochtones doivent trouver toute leur place. « Ils doivent choisir des mots forts, parler avec leur voix propre, avec leur cœur et leurs émotions. » 

« Les jeunes doivent choisir des mots forts, parler avec leur voix propre, avec leur cœur et leurs émotions. » Ramiro Argandoña, formateur de l’École de politique du CEFREC-CAIB 

Espace de formation communautaire 

Mais par où commencer ? « La communication, le débat social nous permettent de réfléchir sur ce processus pour lui donner un contenu collectif », explique Franklin. Ainsi, le CEFREC-CAIB met à profit les médias pour s’en servir comme outil d’autodétermination. « Ce sont les autochtones qui doivent parler de leurs coutumes, explique Reynaldo Yujra, formateur aymara durant l’atelier de Copacabana et acteur reconnu en Bolivie. Nous présentons notre mode de vie et notre culture grâce à la vidéo. Qui d’autre pourrait le faire à notre place ? » Mais toutes les vidéos ne doivent pas faire l’objet d’une diffusion. « Certaines sont tournées pour servir à la mémoire des peuples », explique Franklin.

Pour toutes ces raisons, l’objectif de l’atelier de Copacabana est d’enseigner à l’équipe de jeunes à raconter et à se raconter avec des images. « Quand nous voulons apprendre la vidéo, nous voulons apprendre le fonctionnement de celle-ci et le rôle de chaque bouton. C’est une erreur. Quand on apprend à conduire une voiture, bien sûr qu’il faut savoir où est le volant et le frein, mais on a besoin de pratique ! Après, on peut conduire toutes les voitures. En vidéo, ce qui est le plus important, c’est la narration, c’est-à-dire construire une histoire compréhensible en recourant à quelques images seulement. 

Racontez-nous une histoire ! 

Comment raconter une histoire en cinq, quatre, voire trois plans ? C’est le défi auquel s’est confronté l’équipe de Copacabana. « La narration fait partie de notre quotidien, explique Franklin. Tous les jours, nous construisons une histoire par le simple fait de poser notre regard sur tel ou tel élément de notre environnement. » Amener les participants à utiliser ce savoir et l’utiliser dans un cadre précis était donc l’objectif de l’atelier. 

En outre, ce type de pratique se passe de logiciel de montage car les équipes n’ont droit qu’à une seule prise par plan (une approche que le CEFREC nomme « montage dans la caméra »). Chaque exercice donne ensuite lieu à une période de visionnage et de réactions constructives sur le matériel tourné. « C’est une façon pour les participants de découvrir par eux-mêmes ce qui ne fonctionne pas dans les séquences qu’ils ont filmées », explique Franklin. Valeur de plans, saut d’axe, continuité, règle des tiers… : des principes de base que les participants découvrent et assimilent sans avoir à assister à des exposés théoriques. 

La méthodologie du CEFREC a également permis aux participants de se familiariser avec le processus de production audiovisuelle dans sa totalité. À tour de rôle, les participants ont rempli les fonctions de caméraman, de preneur de son, de producteur, de scénariste… « Avec mon groupe, nous sommes allé tourner un exercice dans un champ, à Kusikata, un endroit tout près de Copacabana, explique Sandra, dix-huit ans. C’était une histoire de discrimination telle que cela se passait, à l’époque, entre un patron et les Autochtones qui travaillaient pour lui. Ils travaillaient jusqu’à l’épuisement. Le propriétaire ne les laissait pas se reposer. Je devais jouer un rôle dans cette scène. Je suis timide, mais j’ai découvert qu’avec une caméra entre les mains ou devant celle-ci, je l’étais bien moins ! » 

En mai, l’équipe de Copacabana se réunira une nouvelle fois à l’occasion d’un deuxième atelier de formation. A cette date, l’antenne de la télévision communautaire de Copacabana sera sans doute installée… Un défi stimulant pour nos nouveaux communicateurs car certains participeront prochainement à la production de nouvelles locales pour la communauté de Copacabana, et de contenus divers pour les émissions nationales de CEFREC-CAIB.