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Journal de bord

Copacabana – Du cinéma social

// Delphine Denoiseux

Au sein du CEFREC-CAIB, les communicateurs ne produisent pas seulement des œuvres audiovisuelles. Loin d’attendre les tapis rouges des festivals, ils s’assurent d’abord et avant tout de leur diffusion au sein des communautés où elles ont été tournées. 

Lundi 10 mai, la jeune équipe de communicateurs de Copacabana se retrouve pour un autre atelier de dix jours. Ils ont le sourire aux lèvres. Ils se saluent, heureux de retrouver le groupe. Tout comme la première fois, l’atelier a lieu dans un petit hôtel de la ville. Les participants occupent quelques chambres-dortoirs et deux salles nous sont réservées, l’une pour la formation et l’autre pour les repas. 

Durant cette deuxième période de formation, nous mettons l’accent sur trois thèmes : l’approche documentaire; la démarche journalistique; la diffusion de films en tant qu’outils de réflexion dans les communautés autochtones. Il nous faudra ensuite nous pencher sur les projets concrets de courts-métrages qui seront réalisés par les participants à partir du mois de juin. 

Pratique en groupe 

8h00 du soir. Adalid, Stif, Claudia et Blanca animent un débat après la projection d’un court documentaire réalisé dans le cadre de l’échange CEFREC-Wapikoni Mobile. C’est une première expérience du genre pour ces jeunes communicateurs. 

Le documentaire présenté dresse le portrait de Rosa, une jeune mère qui élève son enfant seule. « Le film m’a plu, car il est émouvant, répond Jimena à la première question de l’équipe responsable de la diffusion. Nous pouvons facilement nous identifier à cette jeune femme, car cette situation se vit partout ». 

Le groupe a choisi d’axer le débat sur l’éducation sexuelle et graduellement, par le biais de questions orientées, il amène le public à se questionner sur sa propre réalité. « On nous en a parlé que brièvement à l’école », explique Claudia. Toutefois, la sexualité demeure un sujet tabou dans les communautés. « Quand les jeunes s’interrogent sur la question, leurs parents vont trouver un moyen d’éviter la discussion, intervient Reynaldo. Il n’y a pas de dialogue en famille à ce sujet. » 

Au terme du débat, Alcides et sa voisine concluent qu’il serait intéressant d’investiguer davantage sur la question. « Lorsque la télévision communautaire sera en place, nous pourrions réaliser un court-métrage sur la question, car cette discussion est cruciale pour notre communauté et pour nos enfants. » 

Les films, outils de réflexion 

En Bolivie, le rôle des communicateurs autochtones du Sistema Plurinacional de Comunicación Indígena Originario Campesino Intercultural de Bolivia (SPCIOCIB) n’est pas seulement de produire du contenu audiovisuel. C’est également de le diffuser, de s’assurer que le public voit les films, mais surtout qu’il comprenne le message pour entamer un processus de réflexion. Le CEFREC tente de répondre à ce défi en organisant des diffusions de films dans les communautés autochtones du pays ; les plus reculées, y compris. 

« Amener un public à réfléchir après avoir vu un film fait partie de notre défi », explique Frankin, directeur adjoint du CEFREC. La diffusion de films peut avoir une influence dans le processus de construction et de renforcement identitaire des différentes communautés. 

Processus de construction identitaire 

Les films sont présentés aux premiers concernés : les communautés autochtones ayant participé au tournage des productions en tant qu’acteurs, témoins d’événements, et techniciens. Parmi les œuvres choisies, le CEFREC privilégie celles traitant d’équité de genres, de sujets touchant aux droits humains ou à la discrimination. « Il y a un objectif pédagogique dans cet acte de diffusion, explique Reynaldo. Mais sur le terrain, [au sein même des communautés], ce n’est pas toujours facile. L’équité de genres, par exemple, est une notion qui n’existe pas dans certaines communautés. Parfois, le débat ne lève pas ; les gens quittent la salle, car ils ne souhaitent pas échanger sur ce thème. C’est quelque chose qui les dépasse ; une pensée et des habitudes qui sont ancrées. » 

Dans le cadre des activités de diffusion, la dimension mobilisatrice est pourtant bien présente. « Les films peuvent servir de témoignages pour les jeunes, les générations futures », pense Reynaldo. Certains d’entre eux témoignent des luttes qui ont abouti à des changements, alors que d’autres mettent en évidence le chemin qu’il reste à parcourir. 

En 2008, par exemple, l’équipe de communicateurs de CEFREC-CAIB était la seule à couvrir le processus constitutionnel à Sucre qui a débouché sur le texte actuel de la nouvelle Constitution. Ces images font partie intégrante de la mémoire du pays. En outre, elles témoignent des périodes de violences qui ont surgi durant ces événements : des citoyens autochtones ont été humiliés publiquement et agressés physiquement dans tout le pays. 

En diffusant les films des communicateurs autochtones, le SPCIOCIB participe à la création d’un lien nouveau entre les différentes communautés autochtones du pays, déchirées par des années de discrimination et de colonisation. 

S’assumer en tant que « communicateur » 

Pour le CEFREC, l’image demeure un enjeu essentiel dans la construction d’un pays. En ce sens, il est important de continuer à forger une image plus authentique des Autochtones du pays qui constituent la majorité de la population. Cette représentation doit être tantôt collective, tantôt diversifiée, chaque communauté ayant son histoire, sa langue, ses traditions. 

Aussi, les activités de diffusion du SPCIOCIB sont constructives sur bien des plans. Elles servent non seulement de « cartes de visite » visant à présenter aux communautés le travail de l’organisme; elles permettent également aux communicateurs en apprentissage de prendre conscience de leur rôle en tant qu’ « acteurs de changement ». Ceux-ci, au fil des débats portant sur les œuvres réalisées dans le cadre du SPCIOCIB, interrogent en effet le présent et le passé de leurs communautés, construisant ainsi avec le public une réflexion et un nouveau regard sur leur réalité historique, sociale et identitaire.