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Journal de bord

Trinidad

// Delphine Denoiseux

Direction le poumon de la terre, dans l’Amazonie bolivienne… Plus précisément, Trinidad, une ville de 87 000 habitants située dans le département du Beni. C’est de ce lieu qu’émergent depuis quelques années des productions cinématographiques documentant les enjeux autochtones de l’Amazonie bolivienne. 

« Ici Radio Pedro Ignacio Muiba. Il est 8h30 du matin. Aujourd’hui, nous souhaitons la bienvenue à l’équipe de la Wapikoni Mobile qui travaillera avec nous pendant dix jours sur la réalisation de courts-métrages audiovisuels », annonce Martha, souriante derrière son micro. 

A Trinidad, la radio constitue un outil de communication puissant. Mais il n’est pas le seul à donner la parole aux Autochtones de l’Amazonie bolivienne. Petit tour d’horizon des productions du CEFREC dans la région. 

Radio Pedro Ignacio Muiba 

C’est en 2009 que la Radio Pedro Ignacio Muiba voit le jour à Trinidad. Elle doit son nom au chef d’un mouvement de rébellion autochtone du sud de l’Amazonie bolivienne. 

En 2010, elle a permis une grande couverture médiatique de la dixième grande marche nationale autochtone[1]. Depuis Trinidad, les communautés autochtones ont entamé une marche de près de 1500 km vers la Paz afin de montrer leur frustration au gouvernement d’Evo Morales et de protester contre « l’autonomie symbolique, non réelle », octroyée selon eux par la Constitution de 2009. 

Durant la marche, l’équipe de Trinidad a récolté de nombreuses archives sonores. « Elles constituent un témoignage de la richesse de nos communautés, mais aussi une page d’histoire, explique Raúl Villazón, responsable de la station de radio. Les sons d’ambiances, les instruments traditionnels, les entrevues d’artisans et de musiciens enregistrés lors de cette manifestation ne serviront pas seulement à la radio de Trinidad, mais à tout le Système plurinational de communication autochtone afin de renforcer nos cultures, en parler et les défendre. » 

« Le cri de la jungle » 

La Radio Pedro Ignacio Muiba est aussi un espace de formation permanente pour les communicateurs de la région. En 2005, l’équipe du CEFREC s’est rendue au Béni pour former une nouvelle équipe de communicateurs appartenant au Système plurinational de communication autochtone de Bolivie. Dans un premier temps, ce fut au travers de la réalisation du film « El grito de la selva » (« Le cri de la jungle »), une œuvre déterminante pour la région de l’Amazonie bolivienne. D’une part, elle constitue le premier long métrage autochtone d’Amérique du Sud. D’autre part, ce film est le résultat d’un processus de formation de trente communicateurs autochtones du Beni. 

L’histoire retrace les événements qui ont mené les peuples autochtones du Beni à organiser la marche historique de 1990 jusqu’à la capitale, notamment leur lutte pour la défense de leurs droits et de leurs terres. Résultat : en 1996, les Autochtones se sont vus attribué 20% des terres de l’Amazonie (contre 80% aux mains des propriétaires terriens), alors que le gouvernement ne leur reconnaissait pas de droit sur les terres avant cette date. 

A sa sortie en 2008, le film a eu de nombreux échos dans tous le pays et à l’étranger. En Bolivie, d’une part, car la nouvelle Constitution (2008, également) a notamment reconnu les cultures des peuples autochtones de l’Amazonie (État plurinational). Le sujet tombait donc à pic! « Ainsi, il a permis de réengager le dialogue sur l’accès aux terres, notamment », explique Raúl. D’autre part, il a également permis de faire connaître les réalités autochtones du Beni à l’ensemble de la population bolivienne ainsi qu’à l’étranger. 

Les Canichana se souviennent

En matière de violation de droits territoriaux, le film « Canichana, la dignidad de un pueblo », également produit par CEFREC-CAIB, mérite un moment d’attention. Ce documentaire retrace le cheminement d’une communauté du Beni en quête de justice et est le fruit d’un important travail de recherche. Parcouru de témoignages poignants, il témoigne de la discrimination dont a fait l’objet la petite communauté de San Pedro, la toute dernière communauté Canichana, aujourd’hui, sur le point de disparaitre. 

Suite à une transaction par la paroisse de San Pedro sans le consentement de la communauté, les Canichana ont vu leurs terres communales, avec ses milliers de têtes de bétail, passer aux mains d’un grand propriétaire terrien. 

La communauté décide alors de réagir. Elle se rend à Trinidad pour dénoncer l’atteinte qui est faite à ses droits. La réaction des autorités religieuses ne se fait pas attendre : elles enferment les membres de la communauté de San Pedro dans l’église de Trinidad. Pendant trois jours, ils sont confinés derrière les portes de l’édifice… Sans nourriture. 

Nos mots, nos façons 

Tout comme « Canichana, la dignidad de un pueblo », le long métrage « Sirionó », par le biais de la fiction cette fois, lève le voile sur un chapitre de l’histoire des peuples autochtones de Bolivie. 

Au bout d’un chemin boueux, quasiment impraticable en voiture durant la saison des pluies, se blottit la communauté autochtone sirionó d’Ibiato, située dans la province Marbán du département du Beni. C’est dans cette communauté que nous assistons à la première projection de « Sirionó », en présence des actrices et acteurs non-professionnels de la communauté. 

Le film fait état de l’enjeu de l’enseignement des langues autochtones, comme celui du sirionó. Plus précisément, il questionne l’éducation obligatoire en espagnol durant la période de la dictature militaire. Le film met en scène un homme fuyant les persécutions du gouvernement. A son arrivée dans le village d’Ibiato, il est pris pour un enseignant par la communauté. L’école devient alors un lieu où l’on interdit aux enfants de parler sirionó et le système éducatif, complètement étranger à la réalité de leur culture. 

Au moyen de ce film, la communauté d’Ibiato, appuyée par le CEFREC-CAIB, témoigne de l’hégémonie de l’espagnol comme langue d’enseignement, « un facteur asphyxiant les cultures, les traditions, les coutumes et langues de dix-huit peuples autochtones de cette région du pays » (APC). 

Mentionnons que « Sirionó » a récemment été projeté dans le cadre du 15ème Festival de Cinéma et Vidéo Amérindien à New York, en avril 2011, où il a obtenu un grand succès. 

Et la « Wapi » là-dedans ?

En première partie de la projection de « Sirionó », la communauté d’Ibiato a eu droit à une sélection de films du Wapikoni : L’Amendement, Le Vieil homme et la rivière, Quand le jour se lève et Kick It Now.

L’équipe du CEFREC-CAIB est ensuite rentrée à Trinidad où s’est déroulée l’inauguration de l’atelier de production. Accordant une grande importance au contexte social et politique au cours de nos différentes escales, nous avons échangé avec les participants durant les premiers jours de l’atelier. Par la suite, les communicateurs de Trinidad se sont lancés dans la réalisation de trois courts-métrages dont voici un aperçu. 

« El cazador y la palaba »

« Pour moi, le Beni, c’est l’Amazonie, la forêt et les animaux qui y vivent », explique Tattiana, jeune communicatrice, mère de deux enfants. « Je travaille dans l’artisanat, continue-t-elle. Avant, nous utilisions des plumes de paraba (Ara) pour confectionner nos costumes traditionnels. Aujourd’hui, la chasse de cet oiseau multicolore est interdite, mais certains pays occidentaux pratiquent encore un commerce illégal de cette espèce.» 

Cinq participantes minutieuses se sont emparées de la thématique à laquelle elles ont donné vie en réalisant un film d’animation de cinq minutes en pâte à modeler. « Nous avons donné la parole aux animaux d’Amazonie victimes de la chasse illégale », termine Tattiana. 

« Yo Soy el Beni » 

L’un des groupes de jeunes a décidé de se lancer dans la réalisation d’un vidéoclip… Une première durant les ateliers organisés en Bolivie ! 

En ce mois de mars, c’est le temps du carnaval. Très vite, surgit l’idée d’exploiter ce filon tout en couleur ! Mais c’est aussi le genre du « lipdub » (une vidéo musicale en un seul plan) qui retient l’attention de l’équipe. 

« Le gros du travail fut surtout de contacter les médias locaux (quotidiens, radios et télévisions), explique Zaida, une participante aux ateliers. C’est par ce biais que nous avons invité la population à participer au tournage du clip. Nous avons choisi une chanson traditionnelle qui parle à tout le monde « Yo Soy el Beni » (« Je suis le Beni »), telle que reprise par Christopher Lander, un chanteur d’une quinzaine d’années en vogue dans la région. Nous voulions présenter une image positive de la diversité du Béni. » 

« Las dos Magalys » 

Enfin, l’atelier a donné lieu à l’expérimentation d’un troisième genre, le documentaire intimiste. Ce film est né de la volonté d’une jeune communicatrice de CAIB, Magaly, de partager son vécu. « Il y a longtemps que je veux raconter mon histoire, explique Magaly. C’est en visionnant le film de la Wapikoni mobile Ne le dis pas [de la jeune réalisatrice innue Jani Bellefleur] que j’ai eu envie de me lancer et de le faire dans le cadre de l’atelier. Je souhaite qu’il puisse aider d’autres personnes, leur redonner espoir…»