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Journal de bord

Carnet de voyage du Chili. Revenir à la circularité...

// Iphigénie Marcoux-Fortier

Blogue d'escale - Un voyage 

Llaguepulli / Malalhue Chanko 

Par : Iphigénie Marcoux-Fortier (cinéaste wapikoni) 
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Samedi, le 11 janvier 2014 

Me réveiller. Prendre le message de mon père me disant que mon vol est annulé. Regarder dehors. Appeler Karine Gravel. Décider qu’on se rend quand même à l’aéroport. Fermer ma valise avec l’aide des bras de ma sœur. Passer à la poste. Partir. Passer prendre Ariella en taxi et rejoindre Élisa à l’aéroport. Voler. Rencontrer Reza, un Iranien qui vit à Montréal qui vole vers Toronto pour mieux repasser au-dessus de Montréal avant d’aller en vacances dans son pays d’origine. Sentir qu’il trouve ça inusité de rencontrer une Québécoise, dit-on, de souche. Arriver à Toronto. Commander un sandwich sur un iPad. Faire du yoga dans l’aéroport. Voler. Dormir assise. 

Dimanche, le 12 janvier 2014 

 Voler. Atterrir à Santiago. Courir. Manquer le vol pour Temuco. Courir. Voler. À la gauche, la Cordillère des Andes, à la droite, l’océan Pacifique. Atterrir à Temuco. Être dans l’été. Attendre les valises. Remplir le formulaire de réclamation pour la valise d’Élisa, la mienne, et la valise d’équipement, qui sont restées à Santiago. Attendre les prochains vols. Rencontrer Juan (Juanito), Fresia (Pachi), Roberto, Gerardo venus nous chercher. Chercher un lieu où manger dans la ville. Se sentir dans une ville fantôme. Noter que l’unique restaurant ouvert un dimanche à Temuco est chinois.

Bienvenido a Chile! 

Trouver une choperia (taverne) où s’installer. Boire une bière. Faire un tour de table, vers la droite, pour se présenter. Parler mapuzungun. Parler espagnol. Parler atikamekw. Parler français. Retourner à l’aéroport. Constater que seulement deux valises sur trois ont trouvé leur chemin vers Temuco. Espérer que la valise d’équipements arrivera. Dormir sur la banquette arrière de la voiture de Roberto en route pour Llaguepulli. Se réveiller à 12 kilomètres de la communauté avec la fin de l’asphalte. Sentir les roches frôler mes pieds en dessous de la voiture. Rencontrer la famille qui m’hébergera pendant 5 semaines : Juana (Richie), Emilio, Millaray (Milly), Emilio (Pepe), Fernando (Feña), Nawel. Soledad, l’aînée de la famille, habite à Temuco. Rencontrer l’oncle, sa douce, et leur fillette. Apprendre que la ruka est l’habitation traditionnelle mapuche et que la famille y dort lorsque la visite dort dans la maison. Être fatiguée. Dormir dans la maison. 


Lundi, le 13 janvier 2014 

Ouvrir les yeux. Voir en gros plan le visage de Nawel qui m’observe. Défaire mes bagages. Déjeuner avec Milly. Faire le tour du propriétaire. Monter à la ruka. Voir les paysages. S’avancer derrière et voir le lac Budi. Être sur une pointe de terre. Voir des cygnes à cou noir. Ceux-là même qui ont commencé à tomber du ciel en 2004 dans la région. Entendre la mer derrière. Être fatiguée. Siester. Manger à 15h. Se déplacer. Voir la route. Croiser des poules, des chevaux, une charrette tirée par des bœufs, des chèvres, des moutons, un lama noir. À 19h, se réunir pour s’organiser. Commencer tranquillement à comprendre tout ce que contient le verbe « s’organiser ». S’organiser pour se réunir. S’organiser pour communiquer. S’organiser pour lutter. S’organiser pour être Mapuche. Se présenter, vers la droite. Parler de notre vision du projet, de nos préoccupations. S’écouter. Exprimer que ma préoccupation principale est de servir le projet et la communauté de la façon la plus juste possible. Garder le maté trop longtemps. Entendre la Pachi demander à la Ariella si elle nous a expliqué la coutume du maté. Réagir rapidement en redonnant le maté. Rire avec les autres rires. Écouter el Gerardo expliquer le graphique schématisant la mission de la Escuela de Cine y Comunicación Mapuche (école de cinéma et de communication mapuche). D’un côté, l’enseignement des techniques et connaissances cinématographiques à travers des ateliers de production cinématographique, de scénarisation, de photographie, de prise de son. De l’autre, l’enseignement de la communication mapuche à travers des ateliers de communication mapuche et autochtones, d’histoire des médias, de communication et nouveaux médias, de droits à la communication. Au confluent des deux, l’objectif de représenter la vision mapuche de la vie, qui se décline dans les concepts de kimvn (sagesse) et de rakidzuam (pensée) mapuche. Traduire de l’espagnol au français afin que la Élisa puisse comprendre. Discuter des objectifs principaux du projet dans le cadre de notre séjour. De la nécessité ou non de terminer un film avant notre départ. Du désir de l’équipe locale que l’objectif principal soit de suivre un processus de production cinématographique mapuche, lequel implique du temps. Temps de consultation, temps de concertation, temps de discussion, temps d’écoute, temps de réflexion. Réfléchir. Accueillir la valise d’équipements avec soulagement. 


 Mardi, le 14 janvier 2014 

 Aller courir. Faire une réunion avec Élisa et Ariella dehors. Vent. Prendre un bon coup de soleil. Entrer dans la ruka par la droite. Rencontrer les participant(e)s : la Estefania, la Mariana, la Carolina, la Lelin, la Bárbara, el Lihuen. Se faire dire que la Daniela (Jani) n’y est pas aujourd’hui. Répéter les noms pour les apprendre. Se présenter, vers la droite. En équipe, présenter le projet et son évolution. Prendre le pouls. Comment les participant(e)s voient-ils l’école? Quelles sont leurs attentes, leurs désirs, leurs préoccupations? Écouter. Se niveler.


Mercredi, le 15 janvier 2014 

 Aller passer la journée à Malalhue pour préparer l’inauguration de l’école d’été. Rencontrer la Marisol, la Lilg Rayen, la Jaqueline, la papay (Ainée), el chachay (Ainé), et toute la famille. Aider la Élisa à préparer la banique, le pain traditionnel atikamekw, pour partager lors de l’événement d’inauguration. Manger un mijoté d’agneau et une salade de gourganes. Manger des calzones rotos (caleçons déchirés), pâtisseries faites maison qui mon donnent l’idée de parler de nos « pets de sœur » québécois. À chaque culture ses loufoqueries langagières. Se rendre dans la ruka pour l’inauguration. Écouter les Lonkos (chefs traditionnels locaux), l’équipe locale, la Ariella, la Élisa et moi-même, prendre la parole pour parler de ma vision du projet et de l’apport du Wapikoni mobile. Présenter quelques courts-métrages. Écouter les préoccupations de la communauté, comprendre l’importance de l’école de cinéma dans leur lutte identitaire et territoriale. Comprendre que le projet est porté par plusieurs membres de la communauté et que son essence culturelle est pratiquement vitale. 


Jeudi, le 16 janvier 2014 

Courir. Aller chercher le modem de la Pachi pour me connecter à internet et donner des nouvelles à ma famille. Au retour, en voiture avec el Pelao, le frère de la Pachi, croiser des gens sur le chemin, drapeau rouge à la main, nous disant que la manifestation est de l’autre côté. Apprendre que le Lonko de Llaguepulli s’est fait arrêté avec son fils de 14 ans pour avoir coupé du bois sur une terre réclamée. En apprendre plus sur le processus de réappropriation territorial mapuche. Mapu (territoire). Che (gens). Mapuche (gens du territoire). Vouloir aller à la manifestation à Carahue avec les autres. Devoir rester à la maison. Ne pas prendre le risque de se faire déporter. Partager l’inquiétude de la Milly qui attend des nouvelles à la maison. Partager sa frustration de devoir rester à la maison pour s’en occuper pendant que les autres sont à la manifestation. Comprendre que ça fait aussi partie de la lutte. Se sentir au 20e siècle en écoutant la radio pour savoir ce qui se passe. Être prête pour la première journée officielle de l’école. Manger des chupones (fruit d’une espèce de cactus). Ne pas commencer l’école cette journée. Apprendre que le Lonko a été libéré. Apprendre que l’Église a édifié son église sur un cimetière mapuche. 


Vendredi, le 17 janvier 2014 

Se lever à 6h30. Marcher dans la brume pour aller prendre la micro (l’autobus local). Prendre des photos. La route parle. Savoir lorsqu’on part, ne pas savoir lorsqu’on va revenir. Retrouver la Élisa et la Ariella dans la micro. Changer de micro à Carahue pour se rendre à Temuco. S’acheter un café au lait. Se rendre sur le campus universitaire et écouter la Élisa faire une entrevue téléphonique en atikamekw à la SOCAM. Marcher dans la ville des fantômes évaporés. Acheter de la crème solaire à la pharmacie. Écouter el Grupo Amanecer dehors pendant que la Élisa et la Ariella règlent les questions d’internet. Entendre Mira Niñita. Revenir 8 ans en arrière. Manger un pastel de jaivas (littéralement : tarte de crabe). Revenir 8 ans en arrière. Rencontrer el Guido, précurseur du projet d’école de cinéma. Aller à la feria (marché de légumes). Acheter du merken fumé (épices mapuche). Revenir 8 ans en arrière. Aller au Jumbo pour faire quelques autres courses. Revenir avec trop de sacs de plastique à gérer dans les micros. 


Samedi, le 18 janvier 2014 

Se reposer à Malahue. Donner un cours de yoga à l’ombre. Organiser le tournage d’un vidéoclip pour les Pelaos qui jouent au 33e anniversaire de la ville de Teodoro Schmidt. Aller courir avec la Ariella. Voir la mer. Se laver à l’eau glacée. Apprendre à décortiquer l’activité par partie de corps. Attendre qu’on vienne nous chercher. Partir en voiture à l’heure du spectacle à filmer avec un des musiciens du groupe. Arrêter en chemin pour abreuver la voiture. Arriver trop tard pour filmer le groupe. S’émerveiller sous les feux d’artifice. Regarder le spectacle de Los Vasquez. Rentrer à Malalhue. 


Dimanche, le 19 janvier 2014 

Faire des bonbons aux patates. Honorer la culture abitibienne de mes grands-parents. Partager la dent sucrée. Partir à pied pour la mer. Embarquer dans la boîte de la camionnette en chemin. Communier avec le lafken (la mer). Danser avec les vagues. Faire du yoga avec les femmes. Boire du vin blanc dans un melon. Faire deux animations avec les jeunes dans le sable. Faire apparaître un monsieur en coquillages. Faire marcher la carapace d’un crabe. Boire du maté. Regarder le coucher de soleil sur le Pacifique. Penser qu’il a 2 mois, en regardant dans la même direction, le soleil se couchait sur l’Atlantique. Envoyer un salut à mes amis d’Imessouane au Maroc. Revenir à la maison. M’être ennuyé de ma famille. Skyper avec mes parents. Présenter ma famille à ma famille. 


Lundi, le 20 janvier 2014 

Se préparer pour commencer l’école de cinéma. Commencer l’école de cinéma. Revoir les films des années passées. Analyser en groupe des courts-métrages réalisés par des participant(e)s des communautés autochtones au Québec. Écouter les participant(e)s organiser le calendrier de travail. Savoir que le temps filera trop vite. 


Mardi, le 21 janvier 2014 

Commencer à discuter des thèmes que les participant(e)s aimeraient aborder dans leur film. Écouter discuter les participant(e)s des thèmes potentiels : la déforestation et la plantation, la sécheresse d’eau, la contamination du territoire, l’importance des cérémonies religieuses dans la culture mapuche, les chemins qui se construisent sur le territoire, les instruments de musique traditionnels, le travail artisanal de l'argent, les rukas, la discrimination vécue par les Mapuche, le mapuzungun (la langue mapuche). Admirer la maturité et le sérieux des chiquillos y chiquillas (les jeunes).  


Mercredi, le 22 janvier 2014 

Préparer l’atelier de scénarisation. Assister au sacrifice d’un mouton et manger le gnachi (ceviche de sang coagulé). Donner le premier atelier de scénarisation. Parler du scénario de fiction et du scénario documentaire. Présenter des exemples. Écouter les participant(e)s. Commencer à développer les idées concernant le potentiel projet à propos de la plantation de pins et d’eucalyptus. 


Jeudi, le 23 janvier 2014

Essayer des résoudre des problèmes techniques. Continuer la scénarisation. À 1h du matin, apprendre à conduire la camionnette. 


Vendredi, le 24 janvier 2014 

 Devenir chauffeuse et maîtresse de maison alors que toute la famille est partie. Prendre soin des cochons et des poulets. Passer 1 heure à essayer d’attraper 3 cochonnets avec la Élisa et la Ariella. Parler à la Milly par la suite pour se faire dire qu’il n’y avait pas de problème à ce qu’ils soient à l’extérieur de l’enclos. Revoir la scène à vol d’oiseau dans ma tête comme une comédie sur des gringas au Chili. Dormir dans la ruka. 


Samedi, le 25 janvier 2014

Chauffer. Discuter avec Juan. Organiser la projection des courts-métrages de qui a lieu dans le cadre du trawun (espace d’organisation et de communication mapuche) des jeunes mapuches. Repenser à la discussion avec Juan et au concept d’école, qui prend une autre forme dans la culture mapuche. L’enseignement ne se fait pas de façon unilatérale. Revenir à la circularité. Vers la droite.


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