Partager sur

Journal de bord

Wapikoni au Pérou

Marc Bentz et Brigitte Bousquet seront un an au Pérou à titre de coopérants avec SUCO en production audiovisuelle et renforcement organisationnel. Ils seront basés dans la ville d’Iquitos, en plein cœur de l’Amazonie, en appui à La Restinga, une ONG péruvienne qui, depuis plus de quinze ans, à travers l’art et la vidéo, travaille à la formation et au développement d’habiletés sociales d’adolescents et adolescentes de milieux défavorisés. Le travail de Marc et Brigitte permettra d’adapter, de répliquer et de transférer au partenaire péruvien la méthode de formation et de création audiovisuelle de Wapikoni mobile qui, en donnant aux jeunes le moyen de s’exprimer, renforce leur estime de soi et leur procure des perspectives d’avenir.

1er mai – procession des enfants travailleurs 

Chaque année le 1er mai pour la fête du travail, La Restinga organise avec Créa Belén[1] une procession en l’honneur et à la mémoire des enfants travailleurs sous la bannière de Julietta del pescado (Juliette la marchande de poisson de Belén) et El niño Jesus de la caja (L’enfant Jesus de la boîte à cirage). La préparation dure depuis près de dix jours, toutes les ressources humaines de La Restinga sont sur le coup et font vrombir les machines à coudre jusqu’à tard le soir. Veronica vient d’Argentine et dirige les préparatifs de la “murga”. Perceuse et marteau. On recycle les tables, habillées de tissus colorés, Fabricio met un dernier tour de vis à l’électricité et d’un ultime coup de marteau fixe le support de Julietta. Le tableau part accroché sur un mototaxi en compagnie d’Itala, direction le port de Belén. 

La procession démarre à Belén où l’icône de Julietta traverse tout le quartier sur une grande barque dans laquelle joue une murga argentine animée par une vingtaine d’enfants. Julietta del pescado est suivie d’autres barques remplie d’enfants et de quelques mères venus des différents secteurs. Tous partent à la rencontre de Jesus de la caja. Le petit cireur de chaussures quitte La Restinga entouré de géants sur des échasses et de boules de feu au rythme des violons et tambourins traditionnels de Loreto. Une jeune foule compacte ferme la marche. Le point de rencontre se fait à la sortie du marché de Belén. 

L’émotion est intense lorsque les géants tournent dans la rue perpendiculaire et qu’apparaît dans la lumière du soir l’icône de Jesus. Le tambour de la murga bat son plein mais ne parvient pas à couvrir les cris des enfants. Comme saisis par la magie du moment les deux parties de la procession restent face à face, les sourires sur tous les visages, même fatigués voudraient rester pour toujours dans l’allégresse de cette rencontre. Ensuite les deux icônes avancent en rythme, côte à côte, précédés des boules de feu, des géants et de trois motos policiers qui bloquent la circulation aux intersections. La procession remonte la rue Prospero sous le regard des badauds et les flashs des touristes. C’est beau et émouvant. Une fois posé les icônes devant La Restinga, les petits viennent faire un vœu devant Julietta et Jesus. Natalia, animatrice de Créa Belén est émue aux larmes de voir les enfants prier avec ferveur, ce n’est pas une procession religieuse mais bien un détournement politique de la puissance du rituel et de la foi, pourtant les gestes sont les mêmes. 

Qu’espérer sinon que leur vœu se réalise, que leurs droits soient respectés, manger, dormir, avoir un toit et aller à l’école, une singulière banalité pour bien des pays mais pas ici, l’enfant travailleur de moins de dix ans est la norme. La fête prend le dessus et les enfants maquillés et habillés pour l’occasion dansent tour à tour au rythme de la murga et du violon traditionnel. 

J’ai eu le sentiment d’avoir participé à un acte poétique ! Une façon pacifique de faire valoir les droits des démunis, c’est une nouvelle forme de politique pour les péruviens me dit Puchin lors de la courte entrevue faite sur le vif pour le documentaire court que nous préparons. 

Pour plus d’informations, consulter la revue de presse locale de l’événement : 

http://diariolaregion.com/web/2011/05/02/asociacion-la-restinga-realizo-procesion-y-velada/ 

http://diariolaregion.com/web/2011/04/30/asociacion-la-restinga-promueve-velada-del-nino-jesus-de-la-caja-y-julieta-del-pescado/ 

Semaine 3 – 7 jeunes, 6 courts métrages 

Le lundi 28 mars c’est au tour de Cinthya d’entrer en production avec la première soirée de tournage. Elle est le personnage de son documentaire et sa présence à l’écran justifie notre choix. Tout un défi pour cette jeune fille introvertie et bègue qui ne parvenait pas à former une phrase entière lors de son arrivée à La Restinga il y a quatre ans. La narration la rend nerveuse mais nous avons confiance en elle et suffisamment de temps pour trouver un moyen de l’aider.

Fabricio est inquiet pour la faisabilité de son animation, sans nouvelles de Veronica et du mannequin… il est découragé. Pour lui remonter le moral on passe une autre commande auprès du bureau de SUCO, Isabelle se charge de la commande. 

Tous les projets sont sur les rails. Marco montre à Cristhian une animation faite par David Lynch, pour un clip de Moby. La technique en After Effects fonctionnerait bien avec son style de dessin. Cristhian se laisse convaincre sans difficultés, il n’avait aucune idée précise de comment faire… 

Kevin, 18 ans, après dix jours d’hésitations … Fabricio dessine méticuleusement son story board, Kevin affalé sur le comptoir de la cuisine le regarde sans énergie. Je lui demande de nous parler d’un scénario qu’il avait écrit sur le thème de la discrimination, dont Puchin nous avait fait l’éloge. Kevin s’anime, on trouve son histoire bonne, cinématographique, il se redresse, je le relance et lui demande pour la troisième fois si vraiment ça ne l’intéresserait pas de participer. Nonchalamment, le sourire aux lèvres, il nous propose un court métrage documentaire sur son quartier. 

Le mannequin est finalement arrivé dans les mains de Veronica et deux autres sont expédiés de Lima… il pourra y avoir des dégâts, nous sommes couverts !

Jeudi 31, Cristhian démarre la production. Il a une liste de dessins à faire et sort ses pinceaux et l’encre de Chine, le rouleau de papier que nous venons d’acheter déplié sur la table. C’est aussi le jour du déménagement de la table lumineuse en motocharette. Une fabrication de Fabricio que nous emportons chez nous pour faire l’animation d’Edwar à l’air climatisé. Le 35ºC humide et poussiéreux de La Restinga n’est pas idéal pour l’équipement. 

Ce jeudi soir nous partons avec Kevin à la rencontre de deux femmes qui participent aux activités de Créa Belén, la famille de l’une d’elle pourrait être un personnage de son documentaire. Il a tout organisé mais nous partons trop tard et devons attendre la fin de l’atelier dans un autre local. Notre arrivée dans Belén se fait dans l’obscurité totale. La coupure de courant nous a surpris dans le mototaxi un peu avant notre arrivée. Nous avons traversé le marché de Belén à la lueur de centaines de bougies placées sur les pas de portes et les fenêtres. Une drôle d’atmosphère, plus de musiques criardes, de télévision à fond, c’était presque le silence sous un large ciel étoilé. On a attendu puis finalement l’atelier a été annulé pour cause de panne d’électricité. Kevin déçu nous raccompagne au mototaxi. C’est partie remise. 

Le lendemain, notre guide sera Joe de Créa Belén. Nous embarquons tous les quatre à destination de la maison flottante pressentie par Kevin. Joe n’est pas rassuré, il ne sait pas nager et doit se déplacer en barque durant toute la saison humide pour rendre visite aux familles du quartier pauvre. Je n’aimerais pas non plus tomber à l’eau, j’ai vu des rats morts tout gonflés flotter sous les passerelles de bois, pourtant près de nous des enfants se baignent dans ce cloaque.

Arrivés à la maison flottante Luis, le père, nous accueille très chaleureusement. Il est ému d’être choisi pour illustrer ces familles de Belén qui vivent à huit dans de petites maisons flottantes et que personne n’entend, personne ne regarde si ce n’est de loin avec un appareil photo, car elles sont photogéniques ces “balsas” en rondins et aux toits de feuilles séchées. Rendez-vous pour une entrevue le mardi suivant. 

Samedi 2 avril, Edwar vient faire les tests d’animation chez nous. En début de semaine Kevin a volé un seau de sable blanc dans le tas de l’autre côté de la rue. On l’a fait sécher à l’air climatisé et samedi matin Edwar m’a aidé à le tamiser. Avec Marco nous avons installé la caméra, 5D MarkII et le logiciel Dragon Stop Motion pour une aventure qui va durer quelques soirées et fins de semaines… 

Dimanche 3 avril, Edwar en compagnie de Cristhian vient faire son animation. Les premiers pas sont hésitants. Il faut apprivoiser la matière, comprendre comment jouer avec la texture. Marco ne résiste pas à l’envie de mettre la main dans le sable et ce sont trois paires de mains qui triturent le grain. Deux scènes complètes. L’air climatisé à 25ºC est trop froid pour Edwar qui a besoin d’une petite polaire pour continuer. 

Semaine 2 – Commencer la production 

Cette deuxième semaine est consacrée à l’élaboration des scénarios et des story boards pour les animations. Edwar est prêt, il tient sa narration et veut bien essayer la technique de dessin avec du sable, traitement que nous lui avons suggéré. 

Mardi 22 mars la production débute à neuf heures avec la construction du “studio d’enregistrement” fait de matelas et de duck tape, une solution mainte fois éprouvée par Marco. Le bruit est omniprésent, la rue et ses mototaxis, les travaux de construction à côté, le coq qui chante tout le temps… mais notre boot de son fonctionne. L’excitation est palpable, tout le monde veut tenir un coin de matelas ou voir à quoi ça ressemble. 

Mercredi est en partie consacré à la recherche de la meilleure solution technique pour l’animation de Fabricio. Marco a une solution : trouver un de ces mannequins de dessin, articulé, et l’utiliser comme base. Une chose aussi simple est impossible à Iquitos. Prise de commande auprès de Veronica qui est de passage à Lima et revient la semaine suivante. Cafouillage et communication intermittente on ne sait pas si elle l’a trouvé ou non… suspense. 

En fin de semaine tous les story boards ont pris le relais des scénarios. 

Semaine 1 – 6 jeunes, 5 courts métrages

Jeudi 17 mars, trois jours après notre arrivée, nous rencontrons pour notre premier atelier les jeunes sélectionnés par Puchin, tous intéressés par la vidéo et motivés à apprendre. Marco a noté sur une feuille ses quelques mots de présentation en espagnol. A tour de rôle, tous un peu gauches et timides nous nous présentons. Je résume le programme auquel nous avons pensé, Puchin comble les interminables euh… qui ponctuent mon élocution. Ils sont patients, me dit Marco. 

Et de la patience il en faudra ! Le thème de l’environnement les inspire, d’ailleurs ils ont chacun leur synopsis prêt avec une idée de traitement. On est impressionné. Six jeunes, cinq projets dont trois animations, un probable documentaire et une performance chorégraphique pour un court expérimental. 

Chacun, chacune nous expose son projet : 

Luis Chumbe Huamani, et Patrick Murayari Wesemberg, 18 ans, ont une idée de performance chorégraphique qui illustre l’exploitation de la selva au détriment des autochtones. 

Cristhian Guerrero Urresti, 16 ans, souhaite faire une animation image par image qui montre la pollution de la selva en utilisant les êtres fantastiques de l’imaginaire amazonien. 

Cinthya Reyes Cubas, 20 ans, veut créer un patchwork basé sur le souvenir du voyage qui a provoqué sa prise de conscience environnementale. 

Fabricio Linares Santillan, 26 ans, pense à l’animation image par image d’une poupée qui prend vit et découvre Iquitos. 

Edwar Noronha Pinedo, 16 ans, a déjà son histoire, une légende amazonienne qu’il a adapté au thème et lui aussi opte pour une animation image par image. 

La Restinga Production 

La Restinga, lieu sûr en cas d’inondation, est un refuge pour les jeunes en difficulté. Son emblème, le cœur meurtrit avec la croix, un symbole comme les aime La Restinga, ancré dans la tradition Chrétienne pour mieux la détourner, l’actualiser. « Crois en toi » est l’acte de foi proposé, trouver la résilience à travers l’art, une approche qui porte ses fruits dans cette région encore très croyante et pratiquante. Générosité, débrouillardise et solidarité sont légions parmi ses rescapés.

La vidéo à La Restinga a toujours suscité un intérêt, à l’aide de petites caméras les jeunes faisaient des “tourné-montés” expérimentant ainsi les principes de narration cinématographique. Mais les choses ont vraiment commencés en 2004 avec la venue d’un kinoïte québécois, Yannick Nolin accompagné de Sébastien Galy, son professeur à Concordia. Un premier atelier vidéo d’une semaine a été donné à deux “privilégiés” de La Restinga, Fabricio et Eric qui ont participé à la réalisation de deux courts métrages. En octobre, les deux jeunes étaient invités à Montréal dans le cadre du 1er Festival Télé-jeunes en francophonie organisé par TV sans frontières. L’année suivante, Yannick séduit par la selva revient à La Restinga donner un atelier d’un mois, à ses frais avec son équipement. Cette fois il trouve de l’aide auprès de Fabricio, Leo et Eric. Plusieurs jeunes suivent cette introduction au court métrage. 

En 2007, les Médecins aux pieds nus, Canada financent avec la Fondation Roncalli l’achat de deux caméras mini-DV. La Restinga se lance dans la réalisation d’un programme bimensuel pour la TV locale « Somos ahora » pour lequel Fabricio fait la caméra et le montage. À partir de cette année, la production de courts métrages n’a jamais cessé. 

2008 c’est la troisième visite de Yannick avec l’organisation d’un “kabaret” Kinomada à Iquitos. Outre les kinoïtes québécois, participent les jeunes de La Restinga, Edwar, Cachai, Leo, Luis, Patrick et quelques étudiants des universités iquiteñas. Le soir de la projection, une douzaine de courts métrages sont présentés. 

2009 la mini série « Colegio Nacional » voit le jour, écrite et réalisée par Luis, financée par un producteur local, Jaime Basquez également journaliste au quotidien Pro y Contra. Toute La Restinga est mise à contribution. Fabricio, Leo, Cachai et Luis forment l’équipe technique, Cinthya costumière et assistante à la production, Edwar, Kevin et de nombreux jeunes sont les acteurs de cette chronique estudiantine. L’occasion d’une petite revanche sur les années d’école me dit Luis qui reste très critique sur la qualité de cette production. Il ne connaissait rien à l’écriture d’un scénario et pas grand chose à la réalisation, mais l’idée avait séduit le producteur, l’enthousiasme et l’audace ont fait le reste ! Le programme contenait treize épisodes diffusés chaque semaine sur la TV locale, Canal 19 et par la suite au niveau national sur TV Peru. Les critiques ont été parfois virulentes parfois complaisantes mais rien n’a entamé le plaisir de créer de ces jeunes. 

2010 sera plus calme avec un atelier d’écriture de scénario « Historias de películas » animé par Luis qui a pris quelques cours par correspondance afin d’en savoir un peu plus sur le sujet. Leo se charge de la partie réalisation. Et comme les années précédentes toute La Restinga est mise à contribution, en particulier Cachai, Fabricio, Cinthya et Patrick qui aident à la production. Cinq courts métrages et un DVD naitront de cette initiative. 

Durant cette période, Manon Barbeau, directrice de Wapikoni mobile, accompagnée de jeunes cinéastes autochtones du Québec, réalise plusieurs missions qui permettent de diffuser les productions de Wapikoni en Amérique Latine. En escale au Pérou, l’équipe de Wapikoni mobile, rencontre le représentant de SUCO qui s’intéresse alors à l’expérience. En mars 2009, SUCO organise, avec le soutien financier de l’Ambassade du Canada et de la Francophonie, des projections vidéos de Wapikoni à Lima et Iquitos. Cette mission a permis de rencontrer d’éventuels partenaires, dont La Restinga et d’évaluer la faisabilité d’un projet similaire avec des jeunes des communautés autochtones du Pérou. 

Fin 2010, La Restinga, Wapikoni et SUCO s’engagent dans un partenariat pour la réalisation d’un projet pilote. Le projet devrait, idéalement, mener à la mise en place d’un studio de production permanent. 

2011, mi mars, arrivée attendue des deux coopérants de Suco-Wapikoni, Marco Bentz et moi-même pour une année prometteuse et fertile en création… à suivre. 

Iquitos sur Amazones 

Après le survol de Lima, sa couche de pollution et ses ilots au large, une épaisse couche de nuages recouvre le désert. Les nuages, mon gros voisin qui obstrue le hublot et les ailes de l’avion, m’empêchent d’en dire plus sur le voyage. Hormis un sommet enneigé qui émerge brusquement des nuages, unique vue des Andes volée à l’occasion d’un somme du voisin qui ne semble pas gêné par les nombreux trous d’air qui nous secouent. On entre dans le gris foncé uniforme du brouillard de montagne. La cordillère des Andes. Puis c’est la nuit noire, pas la moindre lumière au sol. Une bonne heure plus tard apparaît soudain un ilot lumineux, Iquitos. L’air humide et la chaleur nous enveloppent dès la sortie de l’avion. Les moustiques s’énervent près de mes oreilles. Je pense immédiatement à la dengue, à la malaria et toutes ces maladies qu’il est possible d’attraper ici. Pas encore sortie de l’aéroport et déjà piquée. 

Notre première traversée de la ville se fait avec le taxi de l’hôtel, véhicule récent, air climatisé. À travers les vitres teintées chacun de nos regards capte des dizaines de scènes, un divertissement permanent. Des mototaxis dans tous les sens sur lesquels le frein semble être une option. Un, deux, trois voire quatre sur une moto lorsqu’il s’agit du véhicule familial. Sans casque. Enregistrement à l’hôtel et chambre climatisée. C’est la nuit et c’est chaud. Une petite inquiétude, un léger doute sur notre capacité à supporter cette température durant les prochains onze mois. 

Petit déjeuner avec Isabelle, la représentante de SUCO, qui nous accompagne, puis cap sur La Restinga où Luis (Puchin) nous attend pour la présentation du plan de travail. L’après midi on participe à une activité de Créa Belén avec de jeunes enfants dans le quartier pauvre de Belén. Un programme réalisé par la Restinga, financé par une ONG norvégienne, qui a pour but d’améliorer les relations humaines dans ce quartier habitué à la violence et aux humiliations. Le dépaysement est total. 

Trois jours plus tard nous voici chez nous. Une petite maison carrelée de vert avec à l’arrière, un jardin et son cocotier chargé de dizaines de noix, l’indispensable hamac, le grill à parilladas et au sol, des colonnes de fourmis de tailles variables qui sillonnent indifférentes la surface recouverte de carrelage blanc. Douche chaude et air climatisé dans les chambres, un minimum pour les gringos que nous sommes. Le quartier est populaire et d’un calme relatif, vu le bruit permanent que dégage la ville par ses mototaxis et sa musique à fond pour la moindre occasion. Faire du bruit coûte que coûte semble être la devise. Le soir je fais la tournée des nombreuses vendeuses de fruits qui ont leur étal sur le trottoir. Je confonds les oranges et les gros citrons “torronjas“ tous ces fruits à la peau verte se ressemblent… ça amuse les commerçantes qui me nomment chaque fruit accompagné d’une dégustation. Dans la rue, les gens nous saluent poliment, quelques jeunes pratiquent leur “hello” nous prenant pour des américains auxquels on se plait à répondre par un retentissant “hola”. 

Le ciel s’assombrit, il pleut. Une vingtaine de centimètres d’eau en une heure. Je repense aux jardinières de Pachacámac, au sud de Lima, qui reçoivent de l’eau courante durant une demi heure par semaine et parviennent à faire pousser leur potager dans le désert. Lorsque sur la côte, le comble de l’humidité se traduit par un brouillard persistant, dans la selva c’est une crue de plusieurs mètres qui soulève les maisons flottantes. Cette année la crue est exceptionnellement haute. A Belén beaucoup de maisons sur pilotis sont inondées. Certains ont pu surélever une partie du plancher pour dormir au sec mais cuisinent avec l’eau jusqu’aux mollets. Outre le manque de confort auquel ils sont habitués, les habitants font face aux serpents venimeux qui viennent chercher refuge et à la migration des coquerelles qui quittent les parties immergées. 

La deuxième semaine, Fabricio, en charge des repas à La Restinga, nous prépare un potage au crocodile. Je savoure cette chair blanche et dense pensant qu’il s’agit d’une soupe de poisson parfaitement épicée, lorsque Fabricio me précise que je mange du “lagarto” je pose ma cuillère un instant et jauge ce qu’il reste à avaler de mon assiette. Ce n’est pas que les animaux comestibles doivent être beaux et gentils, mais ces tueurs à sang froid me répugnent un peu plus qu’un poulet. Le potage est venu accompagné des rumeurs amazoniennes. Le prospecteur d’une compagnie pétrolière retrouvé intact avec ses bottes dans un anaconda de douze mètres qui l’avait avalé dix jours plus tôt. Le serpent aurait mis deux à trois mois pour le digérer en totalité, bottes comprises. Ou encore ce crocodile stupide qui méritait bien sa mort par électrocution pour avoir mordu une anguille de plusieurs mètres qui a produit une décharge de quelques milliers de volt dans la rivière. Un peu comme changer une ampoule dans son bain ! 

Les débuts de mois sont inaugurés par les coupures d’électricité, plusieurs fois par semaine, sans explications, toute la ville ou seulement certains quartiers sont plongés dans l’obscurité. J’avais remarqué les bougies à portée de main un peu partout, chez les commerçantes. C’était pire il y a quinze ans me dit Puchin pour me rassurer. En chemin, Kevin me raconte comment il a passé le premier de l’an sans courant, à onze heures le soir du réveillon tout le quartier de Belén était coupé. J’ai quelques soucis sur la faisabilité de nos projets, dans ces conditions un onduleur ne serait pas de trop pour épargner le matériel. 

Lima premier contact 

Le 7 février 2011, nous voici sur le sol péruvien. Nous, c’est Marco Bentz et Brigitte Bousquet fraîchement arrivés de Montréal. Il fait nuit à Lima. Nos manteaux d’hiver sur le bras, deux chariots prêts au chargement, on attend nos bagages. Toutes sortes de valises tournent sur le tapis roulant, certaines éventrées enroulées de plastique, nous laissent présager le pire. Mais non, rien, justement rien ! Pas de bagages. Ils sont restés à l’escale de Toronto dans la tempête de neige. Papiers, adresses, descriptions dans un espagnol encore hésitant je prends les informations. Richard , le conducteur, et Isabelle, la représentante de Suco au Pérou, nous attendent depuis une bonne heure. Dehors la chaleur. Une bouffée d’exotisme m’emplit les poumons. 

Le lendemain matin huit heures, rendez-vous avec notre partenaire d’Iquitos. Pas très réveillés mais enthousiastes, nous voici réunis dans les bureaux de SUCO. Le directeur de La Restinga, Luis Gonzales-Polar, de passage à Lima, profite de l’occasion pour une première rencontre. Marco bénéficie des traductions plus ou moins instantanées d’Isabelle, de Jessika, coopérante de SUCO, et moi même. Le courant passe malgré la langue et la prononciation parfois difficile à comprendre de Luis. Notre séjour à La Restinga s’annonce bien ! 

Ensuite, quelques semaines de vie de bureau… chose étrange pour deux travailleurs autonomes pas habitués aux horaires fixes ni aux limites d’un espace de travail. Outre les cours d’espagnol, intenses pour Marco qui prend trois matinées par semaine, Jessika nous présente en détail la partie administrative et les différents outils développés par SUCO. 

Après dix jours l’hiver québécois est oublié, on marche tous les jours dans la circulation dense de la ville, le teint halé encore un peu rouge sur le nez ou le front. La négociation du tarif des taxis laisse un peu à désirer, je me fais avoir sur le prix de la course mais j’ai réussi à descendre de trois soles sur les précédentes. Je dois pratiquer encore le ton naturel et détaché pour la formulation de l’adresse, j’ai de l’espoir. Au bureau, reste à faire notre plan de travail pour l’année mais Isabelle a déjà mis d’autre pain sur notre planche. Nous voici en train d’imaginer une série d’ateliers et d’en rédiger la description et l’objectif pour une première demande de subvention, car trouver des fonds pour le projet fait partie de la mission. Le pisco sour attendra une quatrième semaine avant de nous faire regretter de ne pas l’avoir goûté plus tôt… 

Prendre des contacts est l’un des objectifs de ce premier mois. Isabelle nous a préparé une rencontre avec Nómadas, une ONG de diffusion vidéo péruvienne qui organise, entre autre, un festival sur l’environnement du 1er au 7 juin à Lima et nous offre de participer avec les futures réalisations produites à La Restinga. Le délai est court mais une petite rallonge de temps est envisageable. Un bon défi pour briser la glace avec nos participants ! Nous prenons également contact avec l’UNICEF, un prospect de poids pour notre partenaire de la selva. 

Le Pacifique, même à Lima, à tout de même réussi à entrecouper nos dernières fins de semaines liméniennes d’un peu d’air frais et de détente hors de la pollution et du chaos automobile. Février s’est terminé rapidement et mars débute par la chasse aux boutiques de son et vidéo, matériel photo et autres affaires nécessaires à l’élaboration des ateliers. On trouve de tout à Lima ! Des “quadras” entières consacrées au son, du micro en pièces détachées à la boule disco, tout pour le DJ ou le passionné de câbles en tous genres, l’ensemble au rythme de musiques plus fortes les unes que les autres. Notre départ pour Iquitos est prévu le 14 mars, trois jours plus tôt une alerte au tsunami sur tout le Pacifique jette une foule de curieux le long des parapets qui surplombent l’océan. « Quand est-ce qu’il arrive le tsunami ? » Les derniers jours la plage n’est plus fréquentable, l’océan retourné dégage une odeur nauséabonde de bas fonds.